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Recension Phidias Ahadi Senge Milemba, États de l’État africain. Des déficiences fonctionnelles aux perspectives d’un horizon possible, Paris, L’Harmattan, 2019, 260 p. 27 Euros ISBN : 978-2-343-17516-4

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Recension

Phidias Ahadi Senge Milemba, États de l’État africain. Des déficiences fonctionnelles aux perspectives d’un horizon possible, Paris, L’Harmattan, 2019, 260 p. 27 Euros ISBN : 978-2-343-17516-4

Par Innocent Mpoze.

Existe-t-il d’État en Afrique ? Il convient d’entrée de jeu de décliner l’intentionnalité dans laquelle s’inscrit cette recension. N’étant ni politologue affirmé, ni philosophe averti, je ne voudrais pas me risquer en entrant dans un débat dont les enjeux dépassent mon entendement. Comme un simple itinérant qui s’engage sur un voyage maritime et conscient du surgissement inattendu d’un vent pouvant faire chavirer la barque, je voudrais seulement présenter les grandes lignes qui scandent ce livre de Phidias Ahadi Senge Milemba qui me l’a dédicacé en ces termes : Pour ton inspiration et progression.

Dans la surabondance des études sur la postcolonie africaine, les analyses sur l’État postcolonial ont connu une fortune non négligeable. Des concepts aussi cyniques comme l’État failli, l’État vide, l’État manqué, l’État raté, l’État suicidaire, l’État mangeoire, l’État meurtrier, l’État-lupanar, l’État-bordel, l’État croupion se sont imposés dans l’imaginaire africain sur la perception des États-nations africains. En amorçant la lecture de ce livre, on pourrait peut-être s’attendre à ce qu’il enrichisse ces vocables en y apportant de nouvelles formulations. Ce n’est vraiment pas à cela que l’auteur a voulu nous engager. Encore qu’il faille aussi en évaluer l’objectivité et en interroger la justesse en cheminant avec la réalité africaine aussi bien sociale que politique pour appréhender le but de leur émission. Il s’interdit aussi de céder à la conception de l’inexistence de l’État tout en ne soutenant pas non plus ouvertement la thèse de son existence en Afrique comme finalité de l’ouvrage.

Plutôt que de s’engager dans un tel combat, Phidias Ahadi Milemba Senge, s’est employé à l’analyse des états de l’État africain et en a ressorti les facettes explicatives de leur échec tout en soumettant au crible de la raison un ensemble des conditions de possibilité et d’avènement d’un État responsable en Afrique et en République Démocratique du Congo. C’est ce qu’il appelle « horizon du possible en Afrique. » Tout en ne cédant pas aux conclusions d’un afro-pessimisme désespérant, ni non plus aux assauts pathologisantes d’un eurocentrisme infantilisant, l’auteur s’est accordé à nous livrer des réflexions qui interpellent notre conscience en vue d’un engagement pour une Afrique debout et un Congo qui s’assume au cœur de cette Afrique écrasée par des dictatures sanguinaires et niée par le vampirisme mondial.

Ce qu’il met en gestation ici et qui le tient à cœur, c’est justement un ensemble des solutions qu’il trouve nécessaires pour notre projection du futur. Il trace ainsi des lignes directrices et des orientations pouvant situer notre lutte pour le futur. Ces solutions, il les a pensées à partir d’une analyse de ce que nous devrons savoir et nous y attarder avec force, si nous voulons nous construire une destinée de grandeur et d’un grand rayonnement au niveau mondial. Ainsi la question qu’il nous pose dès le départ est celle de savoir de quoi nous sommes censés être conscients dans l’Afrique d’aujourd’hui. C’est avec cette question qu’il nous invite à porter un regard sur notre manière de vivre aujourd’hui et à être attentifs à ce qui caractérise notre vécu quotidien, suivant un certain nombre de lignes de lecture :

  • La première facette explicative concerne la question du flux migratoire que l’auteur appelle « la saignée humaine » qui devient de plus en plus le signe du caractère inhospitalier de notre monde néolibéral. Tout en soulignant que la migration peut à la fois profiter aux pays hôtes comme aux pays émetteurs, l’auteur insiste sur le fait que le torrent d’humains de l’Afrique contemporaine vers les pays occidentaux présente, dans ses dimensions les plus profondes, des conséquences négatives encore fumantes pour l’Afrique.

 

  • Le deuxième élément est celui de la question de la justice privée qui a cours en République Démocratique du Congo. Il s’agit ici d’un élément qui explique la mévente dont brille l’État congolais dans son incapacité à agir frontalement aux défis sociaux réels qu’il aggrave faute d’une bonne politique punitive, distributive, équitable et protectrice de son peuple.

 

  • L’idée du développement que l’auteur imprime à l’intérieur de la dialectique entre la démocratie et le développement, lui permet de dégager l’importation ou la colportation des schèmes démocratiques et développementalistes occidentaux qui ne cadrent pas avec les cultures africaines.

 

  • Penché sur la culture des élections biaisées qui est devenue le propre de toute l’Afrique et du Congo en particulier, l’auteur fait apparaître le vote ethnique, la politisation de l’organe chargé d’organiser les élections, la dictature, le marchandage du vote, la partitocratie, le régionalisme, la personnification du pouvoir et leurs corollaires comme étant la cause qui explique la non-réalisation des élections crédibles et justes en RDC.

 

  • Les accords politiques nocturnes et destructeurs, non inclusifs des cris et pleurs de la population ordinaire et conclus pour des fins narcissiques qui n’engagent que leurs signataires, ne laissent pas non plus l’auteur insensible.

 

  • L’esprit hédoniste qui est aussi présenté pour avoir pris en otage les intervenants de l’enseignement du supérieur, fait place à une culture de la haine des autres qui ne favorise pas malheureusement la coopération mais plutôt impose une compétition féroce et meurtrière comme condition des agirs. Plutôt que d’imposer la culture de la qualité grâce à une coopération complémentaire, le système sombre dans une médiocrité ambiante, malheureusement et sciemment entretenue. Ce qui disqualifie ce système dans l’ordre géopolitique mondial.

Ce qui est important, c’est que ce n’est pas ce côté sombre qui a intéressé l’auteur dans la rédaction de ce livre. S’il s’y est penché, c’est au juste pour que nous sachions à partir d’où il convient de réimaginer le futur. C’est à ce niveau que le livre devient plus qu’intéressant car il nous fait naviguer dans l’océan sombre de nos irrationalités tout en ouvrant la voie d’un océan calme à même de nous mener à bon port.

  • Il s’agit de la création de la prospérité pour le peuple, à travers l’instauration d’une culture de bonne gouvernance et de probité en promouvant l’ « autoaffirmation » et la « coopération » comme valeurs cardinales à observer au quotidien.
  • En se référant à Patrice Emery Lumumba, l’auteur fait appel à l’ « ingéniosité » et la « générosité » dans l’engagement politique pour assurer la paix des cœurs et la joie de vivre aux peuples africains.
  • Sur la démocratie, il nous convie à intérioriser et à assimiler la contenance, le sens et les implications de principes universels de la démocratie tout en les adaptant à nos cultures respectives contre le clientélisme constituant le ver de terre qui ronge notre cap vers une démocratie juste et profitable à tous les peuples.
  • L’auteur propose aussi l’instauration d’une politique sensible aux cris et pleurs des damnés de la terre.

La lecture achevée qui traverse, de part et d’autre le livre depuis la préface jusqu’à la postface, une question est restée pour moi pendante : quand on parle de l’État en Afrique, de quoi s’agit-il au juste ? Est-il possible et juste de transplanter toute la réalité du Cameroun et la coller sur la République démocratique du Congo ou de prendre la réalité de l’Afrique du Sud pour l’Egypte ? N’y a-t-il pas, à quelque différence près, des éléments qui distinguent la situation du Bénin de celle du Sénégal ? En me dédicaçant l’ouvrage, Phidias Ahadi Senge Milemba a émis le vœu de voir ce livre constituer pour moi une source d’inspiration en vue d’une progression dans la compréhension de cette question en débat, j’espère pourvoir toujours apprendre davantage grâce à ce souhait.

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