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MESSE D’ACTION DE GRACE DE 25 ANS DE SACERDOCE A BUHIMBA DES ABBES Professeur Recteur Abbé Innocent NYIRINDEKWE et Professeur Chancelier Abbé Jacques LETAKAMBA

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La parabole des talents  (Mt 25.14-30)

14 Il en sera comme d’un homme qui en partant pour un voyage appela ses serviteurs, et leur confia ses biens. 15 Il donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un au troisième, à chacun selon sa capacité et il partit en voyage. 16 Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla, les fit valoir et en gagna cinq autres. 17 De même, celui qui avait reçu les deux talents en gagna deux autres. 18 Celui qui  n’en  avait  reçu  qu’un  alla  faire  un  trou  dans  la  terre  et  cacha  l’argent  de  son  maître. 19 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et leur fit rendre compte.  20 Celui qui avait reçu les cinq talents s’approcha en apportant cinq autres talents et dit : Seigneur, tu m’avais confié cinq talents, en voici cinq autres que j’ai gagnés.  21 Son maître lui dit : Bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.  22 Celui qui avait reçu les deux talents s’approcha aussi et dit : Seigneur, tu m’avais confié deux talents, en voici deux autres que j’ai gagnés. 23 Son maître lui dit : Bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.  24 Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approcha ensuite et dit : Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui récoltes où tu n’as pas répandu ; 25 j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre ; voici, prends ce qui est à toi.  26 Son maître lui répondit : Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je récolte où je n’ai pas répandu ; 27 il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers, et à mon retour j’aurais retiré ce qui est à moi avec un intérêt.  28 Ôtez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents.  29 Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. 30 Et  le  serviteur  inutile,  jetez-le  dans  les  ténèbres  du  dehors,  où  il  y  aura  des  pleurs  et  des grincements de dents.

Source : La  Sainte  Bible : nouvelle  version  Segond  révisée.  Villiers-le-Bel : Société  biblique

française, 1978.

 

Contexte

Cette parabole est  précédée de  celle  dite  des  dix vierges,  ou des  vierges folles et vierges sages,introduite par cette annonce : « Alors le Royaume des Cieux sera semblable à… ».  Il est donc essentiel de la replacer dans la perspective, qui introduit une comparaison à caractère didactique entre le Royaume de Dieu et des situations que l’on peut rencontrer dans le royaume des hommes.

 

 

Structure

Ce texte comporte quatre parties cohérentes :

1) v. 14-15 : la confiance et le départ du maître

2) v. 16-18 : le travail des serviteurs

3) v. 19-28 : le retour du maître et la sentence

4) v. 29-30 : la conclusion de la parabole

 

La confiance  et le départ  du maître  (v.   14-15)

 14 Il en sera comme d’un homme qui en partant pour un voyage appela ses serviteurs, et leur confia

ses biens.15 Il donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un au troisième, à chacun selon sa capacité

et il partit en voyage.

 

L’homme dont il est question confie tous ses biens à trois serviteurs. Il s’agit d’une grande fortune, puisqu’un talent représente à lui seul 6000 Francs-Or. Dans une traduction en français courant, on trouve, au lieu de 5 talents, 500 pièces d’or, au lieu de2 talents, 200 pièces d’or, et au lieu d’un talent, 100 pièces d’or.

Le terme grec οίκέτης, que la Bible Segond traduit par «  serviteurs », est le même que celui utilisé pour  désigner  les esclaves.

 

Cela  peut  nous  sembler  étrange,  mais  dans  l’Antiquité,  certains esclaves se voyaient investis de missions importantes.  Le choix de cette scène n’est donc pas fortuit. Tout comme le maître de la parabole,  Dieu confie des talents même aux plus misérables. Il nous confie sa Création, son Royaume. Le verbe que l’on trouve ici traduit par « confier », signifie également« livrer » ; les talents confiés par le maître  évoquent donc également le Christ livré sur la Croix pour le salut du monde.

L’expression « à chacun selon sa capacité » signifie littéralement « selon sa puissance »(δύναμις).

Cette formule est intéressante, car elle renvoie par antithèse à la faiblesse de l’homme, à son état de pécheur. Le départ du maître est, lui aussi, très symbolique. Il  s’agit clairement d’une métaphore de la mort du Christ et  de son  ascension.

Voilà donc les trois serviteurs restés seuls, avec une mission à accomplir, dont le maître se garde bien, tout du moins dans le récit, de préciser la nature.

 

Le travail des serviteurs  (v.   16-18)

 

16 Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla, les fit valoir et en gagna cinq autres.  17 De même, celui qui avait reçu les deux talents en gagna deux autres. 18 Celui qui n’en avait reçu qu’un alla faire un trou dans la terre et cacha l’argent de son maître.

 

Selon les traductions, le serviteur qui a reçu cinq talents « s’en alla les faire valoir »ou « s’occupa de les faire valoir ».

Deux nuances de sens qui insistent l’une sur la notion d’espace : le serviteur de Dieu s’engage sur le Chemin, au sens réel et figuré, et l’autre, sur la notion d’investissement temporel : il se consacre à  faire valoir  ses talents.  En revanche, le troisième serviteur méprise l’unique talent qui lui a été confié, et l’enterre.

 

 

 

La Bible Segond de 1978 nous indique en note que  « dans cette parabole, le même mot grec est traduit tantôt par maître, tantôt par seigneur ».

 

C’est par lui que l’image prend tout son sens, par cette comparaison entre le maître sur terre et le Maître dans les cieux. Sans un niveau de lecture métaphorique, le  maître peut sembler impitoyable, et  la morale du récit purement injuste. Par cette parabole, Jésus nous invite à être fidèle à Dieu à travers les dons que l’on a reçus de lui, et qu’il ne nous faut pas gâcher. Chacun doit s’engager à faire grandir le royaume de Dieu malgré les risques et selon ses aptitudes.

Il semble d’ailleurs que le mot « talent »  ait pris son sens figuré  au XVIIe  siècle, en référence précisément à cette parabole .

Par talent, on entend une « disposition naturelle ou acquise », ce qui  résume à merveille le mécanisme à l’œuvre dans cette parabole.  En effet,  c’est  en faisant fructifier  les talents reçus  initialement  que  les hommes  pourront  voir naître en eux d’autres talents, de nouvelles dispositions.

 

Saint Jean Chrysostome,  dans ses commentaires du discours eschatologique de Jésus, définit le talent comme « tout ce par quoi chacun peut contribuer à l’avantage de son frère, soit en le soutenant de son autorité, soit en l’aidant de son argent, soit en l’assistant de ses conseils, soit en lui rendant tous les autres services qu’il est capable de lui rendre  »

 

Il ajoute ensuite : « Rien n’est plus agréable à Dieu que de sacrifier sa vie à l’utilité publique de tous ses frères. C’est pour cela que Dieu nous a honorés de la raison… »

 

Cette  allusion  à  la  raison  peut  être  mise  en  lien  avec  le  courant  de pensée  catholique  dit moderniste, ou des Lumières, qui reconnaît la nécessité pour l’homme d’user de sa raison, à condition que celle-ci,  reconnue comme  un don  de Dieu, reste subordonnée  à  la foi,  et ne devienne pas un objet de vanité.

En tant que telle, elle devient au contraire stérilisante, au même titre que la corruption, qui s’oppose elle aussi à la logique du bien public.

Ainsi, la fécondité n’est pas nécessairement celle de la chair. Elle peut être créativité des mains, de L’esprit, services rendus à la communauté… autant de manières pour l’homme de servir Dieu et son prochain dans le respect de la diversité des vocations de chacun, sans oublier que ces dons lui viennent du Créateur, et qu’il serait vain et dangereux de s’en glorifier.

Le Seigneur nous invite également à savoir découvrir les talents des autres, à les mettre en valeur.

 

Le retour du maître et l a sentence (v.   19-28)

 

19 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et leur fit rendre compte.  20 Celui qui avait reçu les cinq talents s’approcha en apportant cinq autres talents et dit  : Seigneur, tu m’avais confié cinq talents, en voici cinq autres que j’ai gagnés.  21 Son maître lui dit : Bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup  ; entre dans la joie de ton maître.  22 Celui qui avait reçu les deux talents s’approcha aussi et dit : Seigneur, tu m’avais confié deux talents, en voici deux autres que j’ai gagnés. 23 Son maître lui dit : Bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.  24 Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approcha ensuite et dit : Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui récoltes où tu n’as pas répandu ; 25 j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre ; voici, prends ce qui est à toi.  26 Son maître lui répondit : Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je récolte où je n’ai pas répandu ;27 il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers, et à mon retour j’aurais retiré ce qui est à moi avec un intérêt. 28 Ôtez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents.

Le retour du maître n’est autre qu’une  annonce du retour du Christ en gloire. La situation décrite rappelle la parabole du serviteur impitoyable   (Mt 18.23).

Il y est question d’« un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs  ».  Littéralement,  on pourrait traduire cette expression par « voulut soulever le compte avec ses serviteurs  », comme si Dieu soulevait notre âme pour voir ce que nous cachons en dessous.

C’est bel et bien du Jugement Dernier dont il est question ici, d’où le caractère impitoyable du maître. Un moine du nom de  Frère Elie  en parle en ces termes :« un jugement de salut à ceux à qui le Seigneur a confié dons et talents à faire fructifier durant son absence. »

Il conclut en affirmant que « cette parabole de Jésus oriente  […]notre attention sur le temps qui s’étend entre son ascension au ciel et son retour dans la gloire, temps où l’homme a à s’investir pour recevoir au jour du Jugement la couronne du salut. »

Le premier serviteur est qualifié de « fidèle en peu de choses »ou « fidèle pour peu de choses », suivant les traductions. L’emploi de la préposition «  pour » met l’accent sur la notion d’échange.

On remarque également que le maître tient mot pour mot le même discours à l’homme à qui il a confié cinq talents, et à l’homme qui n’en a reçu que deux. L’un comme l’autre ont reçu, d’après lui, « peu de choses », et ont autant de mérite à ses yeux. En vérité, le Seigneur ne compte pas : l’essentiel est de faire du fruit.

La religieuse exégète  Sœur Jeanne d’Arc  l’exprime d’ailleurs par cette phrase  émouvante : « Tout le trésor du monde est si peu en face de la joie du Seigneur ».

« Je t’établirai sur beaucoup » est parfois remplacé par « je t’en confierai beaucoup ».

 

Nous avons donc à la fois la notion de confiance accordée par Dieu aux hommes – Dieu «  croit » en nous, en notre capacité à le servir, comme nous avons foi en lui – mais également l’assurance d’un don ferme et stable, qui n’est pas sans évoquer celui du Royaume de Dieu.

De même, on trouve tantôt la formule « viens te réjouir avec ton maître », tantôt « entre dans la joie de ton maître », cette dernière étant plus chargée de sens.

 

Ainsi, le Seigneur ouvre les portes de son Royaume à celui qui suit le chemin tracé, celui de la Vie Éternelle. Pour qualifier le maître et en même temps se justifier,  l’esclave  désobéissant  n’hésite pas à employer des  qualificatifs  osés, cette formulation :« je savais que tu es un homme dur  » . Or, les règles de la concordance des temps voudraient,  en toute logique,que l’on formule cette phrase autrement : « Je savais que tu étais un homme dur ».

Pourquoi  une telle licence au niveau de la  conjugaison ?  Y aurait-il dans cette réplique une volonté de rappeler  la notion de permanence divine en toute chose, de nous renvoyer au « Je suis [celui  qui  suis] »  ou  au  qualificatif « l’Éternel »,  formules  par  lesquelles  peut  être décodé  le tétragramme?

Pourtant, on constate que le maître ne se défend pas, n’essaye pas, quant à lui, de se justifier. Au contraire, il donne même l’impression d’appuyer les propos de son esclaves  : « Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je récolte où je n’ai pas répandu . » Ce fait interpelle, mais peut s’expliquer par la suite de la réplique : « Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers », qui renvoie au rôle du serviteur.

Ce que Dieu avait a semé, il l’a semé en nous, et c’est notre rôle, ensuite, de répandre le grain dont il nous a fait don.  Mais au bout du compte, rien ne nous appartient, ni les talents dont nous disposons, ni leur fruit.

Tout, sans exception, revient à notre Créateur, comme nous le montrent les différentes formules proposées en traduction des vers 20 et 22 : « tu as ce qui t’appartient », « prends ce qui est à toi », ou encore « le voici, tu as ton bien ».

Le « mauvais serviteur » fait état de sa peur (v. 25 : « j’ai eu peur », « par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre  »).  On  le  trouve  d’ailleurs qualifié tantôt de «  paresseux »,  tantôt de “timoré” car   l’esclave utilise sa peur pour se justifier,refuser d’admettre sa faute, le maître la lui présente en retour comme un défaut,  et même la cause de sa chute. Ainsi, il est inutile de tricher avec Dieu, car il sait ce qu’il y a au fond de nous.

Il est curieux de constater que «  timoré » est l’adjectif employé a contrario de « fidèle », celui dont sont honorés les deux autres serviteurs. La peur serait-elle donc l’antithèse de la foi ? Est-ce par crainte  que  l’on  refuse  d’accueillir la  grâce  divine,  que  l’on  s’empresse  de  l’enterrer  comme l’esclave enterre son talent ?

 

La  conclusion de la parabole  (v. 29-30)

 

29 Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. 30 Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.

L’apparat critique de la Bible   voit dans le vers 29 une justification de la sentence prononcée au vers 28, par laquelle « Jésus, à l’aide d’un proverbe, montre à la fois la rigueur du jugement et l’inépuisable largesse de Dieu ».

On serait tenté, là encore, de trouver la sentence injuste, car si un homme n’a rien, est-ce sa faute? Or, qualifier l’homme d’un talent de quelqu’un qui n’a rien peut, parallèlement, sembler contradictoire, de même que le fait de vouloir «  ôter même ce qu’il a » à « celui qui n’a rien ». Il a pourtant bien reçu quelque chose, à plus forte raison si on parle de le lui enlever. Mais s’il n’a rien, n’est-ce pas parce qu’il s’est débarrassé de ce qu’il avait, qu’il s’en est déresponsabilisé ?  Le  vers  conclusif,  dans  certaines  traductions,  parle  d’ailleurs  du  serviteur comme d’un « bon à rien »; c’est donc bien des actes dont il est question ici, et non des dons.

 

Ne  pas  se  laisser  gagner  par  des  fausses  images  de  nous-mêmes  et  des  autres.  Ne  pas  se laisser  envahir  par  des  sentiments  qui  influencent  notre  perception  de  nous-mêmes  et  des autres. Le  Maître  de  la  parabole  s’absente  après  avoir  confié  sa  fortune  à  trois  serviteurs.

Son absence est vécue différemment. Les deux premiers serviteurs traversent l’absence du maître et, sans idée préconçue sur ce que pourrait dire le maître à son retour, se mettent au travail pour faire fructifier leurs talents. Ils se sont inscrits dans le moment présent de leur vie pour vivre en confiance leur nouvel état de « possédant un bien ». Par contre, le troisième  serviteur n’a pas  su  dépasser l’image qu’il s’était  construite de son maître.

 

Enfin, la description sur laquelle s’achève la parabole, celle des  « ténèbres du dehors où il y aura des pleurs et des grincements de dents »,  si elle peut paraître, là encore, terrible et impitoyable, évoque le désespoir de l’homme sans Dieu, de l’homme qui tourne le dos à la Lumière,  qui refuse de se laisser habiter par l’Esprit-Saint. Si le jugement présenté est aussi rigoureux, c’est peut-être parce qu’ainsi que l’annonce Jésus, « tout péché et tout blasphème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera point pardonné. »

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